A la une

 

 

Ne rien lâcher

Maintes fois, ce commentaire convenu meuble l’attente à la mi-temps d’un match dont l’issue reste incertaine. On l’a retrouvé inscrit sur les gilets jaunes. Que faut-il ne rien lâcher au plus fort de la lutte ? Une revendication, un territoire, un chiffre, un os à ronger ?

Plusieurs médias ont sollicité nos propres commentaires : « vous qui êtes sur le terrain, vous qu’on devine présents sur les ronds-points, que pensez-vous des gilets jaunes ? »

Maintes et maintes fois, j’ai tempêté contre la métropolisation, la relégation des territoires ruraux, la disparition des services publics de proximité, le court-circuit jusqu’au mépris des corps intermédiaires, la financiarisation de l’économie aux dépens des travailleurs, la confiscation des leviers du pouvoir par une élite sociale formatée et convoitée par de grandes écoles.

Mais je n’avais pas imaginé les modalités d’une colère hors cadre, d’une révolte hors délégation représentative. Les réseaux sociaux ont-ils rendu caduques les formes traditionnelles de députation ? Combien de manifestations, comme la loi travail par exemple, se sont heurtées à un mur, se sont vu brisées par un dialogue de sourds ?

Alors, que faut-il ne pas lâcher ?

Plus je lis les commentaires de cette révolte, plus je crois que c’est la dette mutuelle qu’il ne faut pas lâcher. Qu’on l’appelle impôts ou taxes, la dette c’est ce qui nous fait tenir ensemble, à cause même de la pluralité des milieux sociaux, des appartenances, des opinions, des modes de vie.

La dette est au cœur de la question du bien commun, à condition qu’elle soit socialement juste, qu’elle soit portée équitablement, et qu’elle permette la redistribution effective non seulement des richesses, mais aussi celle du pouvoir d’agir et de décider.

Oui, il ne faut pas lâcher ceux qui font violence en prenant la tangente de l’évasion fiscale, en trichant avec l’intérêt général, en moissonnant à court terme sans semer pour l’avenir. L’utilisation de droits sans devoirs correspondants se révèlent mortifère pour le tissu social. Encore faut-il faire la différence entre le profit et le bénéfice (ce qui fait du bien à la société). Et n’être point sourd à ce que représente spirituellement le devoir mutuel.

« Remets-nous nos dettes comme nous les remettons à ceux qui nous doivent ».

La dette entre générations, la dette envers la terre et ceux qui la cultivent, la dette envers les élus de terrain, la dette envers les mouvements d’éducation populaire, la dette envers tous les militants du monde syndical, les bénévoles du monde associatif. La dette envers ceux qui ont faim, qui collectent nos déchets, qui soignent ou prient jour et nuit, qui n’ont pas de place dans la maison commune.

Et toi, là-haut ou là-bas, sais-tu à qui tu dois d’être là ?

 

 

Arnaud Favart

Vicaire général de la Mission de France