L’Evangile lu à une table d’Asie – n°36 de février 2016

L’Evangile lu à une table d’Asie – n°36 de février 2016

Le déni du temps

28.02.2016 –  3ème Dimanche de carême – Evangile selon saint Luc 13, 1-9, tel que les gens l’entendent à la messe.

Un jour, des gens rapportèrent à Jésus l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer, mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient. Jésus leur répondit : « Pensez-vous que ces Galiléens étaient de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens, pour avoir subi un tel sort ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. »
Jésus disait encore cette parabole : « Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint chercher du fruit sur ce figuier, et n’en trouva pas. Il dit alors à son vigneron : ‘Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le. À quoi bon le laisser épuiser le sol ?’ Mais le vigneron lui répondit : ‘Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. Sinon, tu le couperas.’ »

 

      Chers amis et proches, Il y a bien longtemps, après 10 années en Tanzanie, j’ai présenté un mémoire de maîtrise de théologie à partir d’une réflexion sur la pauvreté et le temps. Il s’agissait de montrer qu’il y avait une distorsion dans le rapport au temps entre les villageois très pauvres au milieu desquels je vivais et les populations  moins pauvres.  Il n’y a pas d’égalité dans la capacité de s’adapter aux exigences évolutives du rapport au temps dans les divers domaines de la vie en société. L’organisation de la société crée des injustices appauvrissantes qui relèvent du rapport au temps.  Cette observation n’était pas une nouveauté pour les acteurs sur le terrain de la grande pauvreté. Mais il s’agissait d’une maitrise de théologie et non pas d’économie sociale !

fig-15023_1280Je me souviens avoir lu alors la parabole du figuier et d’y avoir vu le lien avec mon étude. Aujourd’hui ce passage m’éclaire à nouveau, non pas en écho à ma vie avec les paysans tanzaniens – je suis retraité du domaine agricole ! –  mais en écho à ma vie à Manille dans ce temps-ci. Repartons du texte. Je remarque d’abord les deux personnages : l’un est indéfini, « quelqu’un », tout en étant un « maître » qui possède : « sa vigne… son vigneron… ». L’autre est identifié par un métier, « vigneron ». Déjà, on entrevoit qu’il y en a dont la place en société relève d’un pouvoir lié à la possession et d’autres d’un savoir faire. On devine que la perception du réel ne sera pas la même entre eux. D’autant plus que « quelqu’un » vient chercher des figues là où on cultive de la vigne ! Il y a bien des fonds de pension qui ne viennent chercher que des dividendes là où on produit par exemple des pneus ! Oh, je sais bien, depuis les vendanges chez notre grand père, qu’il y a souvent un figuier dans une vigne. C’est que le « vigneron » a besoin d’ombre pour faire la pause, pour y déposer sa gourde d’eau et éventuellement pour se rafraîchir de la chaire d’une figue. Le « maitre » ne veut que le fruit de l’arbre et veut le couper comme le fonds de pension  veut vendre l’usine sur une analyse de bilan à 3 ans ou d’un échéancier très court qui n’a de rapport ni avec la montée en qualité d’un sol sur une échelle de temps long (« le temps que je bêche… »), ni avec la raison d’être même de ce figuier qui ne concerne que celui qui travaille là tous les jours et toute sa vie durant et non celui qui vient relever les bilans une fois l’an ! D’ailleurs les mots de chacun des deux disent bien leur différence : le « maitre » est sur un bilan des 3 années passées. Le « vigneron » parle d’un « avenir » ! Entre les deux, selon moi, la différence essentielle et incontournable est dans le « laisse le encore… » et le « peut-être » du « vigneron » !

Cette parabole me parle de ce monde dans lequel de véritables diktats de temps, de délais, d’échéances sont prononcés par les ‘systèmes’ qui président à nos existences (médias, entreprises, banques, idéologies et mentalités, etc). Tout cela est bien connu, les media en parlent et signalent l’augmentation des ‘burn out’ jadis réservés aux cadres sup, puis moyens, et maintenant à tout le monde, même les prêtres ! Il n’y a pas de place pour le « laisser encore » et le « peut-être ». Il faut des figuiers ‘hors-sol’ qui n’ont pas besoin qu’on bêche autour pour produire.

Je disais : même des prêtres ! Oui, cette parabole me parle aussi de l’Eglise dans ce que j’en vois ici à Manille. Au cœur de l’Asie, ce pays est une plateforme à échelle continentale de production et de logistique pour l’Eglise comme il l’est pour des grands groupes de l’économie globalisée, industrielle, commerciale et des services. Les ordres et les congrégations, les instituts de formation religieux, tous relevant de la vocation missionnaire de l’Eglise ou de ce que d’aucuns appellent ‘la nouvelle  évangélisation’, tous semblent commettre la faute majeure en regard de l’Evangile qu’est le déni du temps du « laisser encore » et du « peut-être ». Tout à coup, il faut des calendriers et des échéanciers de fondations de communautés et de maisons religieuses dans cette ‘Asie des milliards’, en Chine comme en Inde. Il faut des résultats vocationnels pour que le relais soit pris dans les effectifs très vieillissants des congrégations missionnaires d’hier, nées en Occident et qui n’auront bientôt plus personne à l’Ouest pour gérer le capital foncier et les ressources financières rassemblés depuis les fondations aux 18ème et 19ème siècles.

Priver le monde et l’Eglise du « laisser encore », du « peut-être » et du « bêchage autour » est une faute mystique qui me paraît proche de ce que Timothy Radcliffe indiquait en janvier au Congrès eucharistique international de Cebu, comme leviers d’espérance pour ce temps de crise… Qu’est-ce que l’espérance si ce n’est du « peut-être » ?  Ne pas avoir peur en temps de crise, disait-il, c’est à dire espérer (aller chercher des figues pour la 3ème année…),  c’est « poser des questions, réfléchir et penser, éduquer et enseigner… c’est aussi laisser les enfants venir (comme laisser encore du temps au figuier)… c’est chanter… c’est faire mémoire » du « Chirst qui est parmi nous, espérance de la gloire » dit le thème du Congrès d’après l’épitre aux Colossiens 1,27.

Ce n’est pas la sécularisation qui est une faute en regard de la l’Evangile, c’est ce diktat de déni du temps qui a atteint même les croyants comme le mildiou atteint la vigne et ne laissera pas venir la vendange.

J’aime l’ambiguïté de sens de ces mots « peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir ». « à l’avenir » indique tout à la fois un temps donné et comme une personne à qui je vais donne mon fruit de vie ! C’est ce fruit d’avenir qui est la gloire espérée du vigneron et de tous ceux qui sont menacés d’être « coupés », comme on coupe les vivres, comme on couperait un étalon !…  c’est cela la mise en pauvreté, quand on coupe l’espérance aux peuples en leur imposant le diktat du résultat sans délai, sans « peut-être ». 

 Jacques, à Manille   chengyaulcu@hotmail.com

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