La Parole lue à une table d’Asie – n°43 de septembre 2016 – la Chine, l’Eglise… mystère de lune

La Parole lue à une table d’Asie – n°43 de septembre 2016 – la Chine, l’Eglise… mystère de lune

 

24ème dimanche du temps ordinaire – Luc 15, 1-10 – La Parole telle que les gens l’entendent à la messe.

 

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter. Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! » Alors Jésus leur dit cette parabole : « Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une, n’abandonne-t-il pas les 99 autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ? Quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux, et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis,  celle qui était perdue !’ Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul  pécheur qui se convertit, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion. Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’à ce qu’elle la retrouve ? Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : ‘Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !’ Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. »

 

Chers amis et proches,  ce dimanche j’ai rejoint un bon nombre d’étudiants chinois pour la fête de la mi-automne, datée à la pleine lune réputée la plus lumineuse de l’année.  Fête importante du monde chinois et occasion de se retrouver en famille.  Les Chinois ont toujours eu leur façon propre  d’exprimer ce tropisme humain naturel autant que culturel de se retrouver de manière privilégiée avec les siens, entre soi. La graphie chinoise de cette fête dit aussi autre chose: 中秋zhong qiū, que l’on prononce ‘djong tyo’. Le pictogramme de l’automne est fait d’une céréale coupée sur pied hé et du feu huǒ : la moisson puis le brûlis préparant la terre pour la saison suivante ! Bref, une fête d’abondance et d’espérance, dans la lumière mystérieuse d’une pleine lune.

‘Mysterium lunae’ disaient les premiers Pères en parlant de l’Eglise, mystère de celle qui donne la lumière qui ne vient pas d’elle-même.

Voilà, l’équation est posée : il y a ce qui est rassemblé, le ‘soi’ ou les siens, les 99 brebis en somme ; puis il y a la lumière, on dira le sens, qui ne vient pas de soi ni du dedans mais d’un autre astre, d‘une perdue dehors mais tellement chérie et recherchée.  Le résultat de cette équation tient dans ces deux piliers d’une vie : l’existant et l’espéré, ou encore la moisson d’aujourd’hui et celle de demain. Tout tient donc dans ce ‘une’, cet(te) autre dont la recherche qui semble conduire les Chinois à veiller jusque tard dans leurs nuits pour recevoir sa pleine lumière, sa pleine lune. Même si l’abondance est déjà là dans la famille rassemblée et la moisson engrangée, le soi ne suffit pas, le grenier plein non plus. Il faut qu’une lumière venue d’ailleurs, ou bien un feu, rappellent qu’il y a encore une moisson à venir, une abondance à chercher, une lumière à attendre au plus noir des nuits, quand une brebis se perd.

Lors de mon premier séjour en Chine, il y a presque 30 ans, j’avais noté dans mon carnet ce mystère chinois que j’abordais alors : qui est l‘autre d’un Chinois, de ce peuple qui est si peu sorti de sa muraille ? Qui est son ‘alter’ ? Qu’elle est l’inconnue perdue de son équation 99 + 1 = abondance + espérance ? Quelle lumière cherche t-il à capter dans cette nuit d’automne, si importante qu’il en a fait une grande fête ? Equation de cette fête de la mi-automne. Je pouvais  mesurer la longueur du pont sur lequel je m’étais engagé en allant en Chine.  J’apprenais à distinguer ma différence culturelle : le 99 de ma bergerie française et catholique ne me rassasiait pas  ni ne me portait vers demain. Qu’étais-je venu faire en Chine, là où le ‘soi’, le ‘nous’ me semblaient tellement suffire aux Chinois. L’Evangile de la   brebis et de la pièce d’argent perdues est-il la parabole de la culture méditerranéenne et occidentale  qui m’a poussé à prendre la route, à m’avancer sur le pont d’une altérité dont Malraux disait qu’elle était absolue jusqu’à susciter l’écœurement ?  Cette altérité est radicale. Elle est dans un rapport de 1 pour 100, ou de 1 pour 10. Elle est recherchée au mieux dans le ‘oui’ à un envoi missionnaire ou dans une séparation d’hégire, au pire dans une croisade et une guerre sainte, dans le colonialisme et l’impérialisme.

Alors quoi ? N’y a-t-il que le dilemme ‘soi ou l’autre’ ? 100 ou 1 ? 10 ou 1 ? La satiété repue ou l’espérance affamée ? J’ai récemment relu cette phrase de saint Augustin : « Il en est beaucoup dehors qui semblent être dedans, et il y en a beaucoup dedans qui semblent être dehors », phrase  reprise par Benoît XVI qui commente : « en matière de foi, d’appartenance à l’Église catholique, intérieur et extérieur sont mystérieusement entrelacés. » (In ‘Lumière du monde, le pape, l’Église et les signes des temps’). Où est donc la véritable bergerie ? Est-elle là où sont les 99 ou bien là où est l’1 ? L’Evangile interroge l’entre-soi des peuples, des classes, des communautés, même quand ils nous viennent de la nuit des temps.

moon-1634892_1280Je ne peux m’empêcher de penser au pape François dans son effort soutenu, avec le Secrétaire d’Etat Pietro Parolin et son équipe, pour se rapprocher de ‘ l’autre chinois’, en avançant sur le pont si long de la recherche séculaire d’une relation entre Rome et Pékin. La presse en parle beaucoup ces temps-ci.  Chacun a sa lune qu’il voit pleine, qui est éclairée et donc éclaire d’une lumière venue d’ailleurs. François croît que le ‘mysterium lunae’ qu’est l’Eglise reçoit du Christ la lumière et que le Christ est lumière venue de Dieu, entrelaçant les rayons de la lumière de sa grâce en chaque peuple, en Chine. Ainsi, Benoît a-t-il raison de reprendre cette expression de ‘mystérieux entrelacs’.  François ne veut opposer ni séparer la moisson engrangée dans l’Eglise qu’il conduit et les moissons de demain, après brûlis. Il nous dit qu’il y a de la ‘perdue’, de l’autre, de la 1 pour 100 qui manque à l’Eglise comme elle manque à la Chine.

Bonne fête de la mi-automne ce 15 septembre !

Jacques, à Manille – chengyaulcu@hotmail.com

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