La bonne interprétation du chapitre VIII est celle que les évêques argentins ont proposé dès septembre 2016 et que le pape François a déclaré magistère authentique de l’Eglise catholique peu de temps après. Le changement de paradigme de l’approche pastorale et donc de sa praxis est de toujours commencer par accueillir, prendre du temps pour discerner par un accompagnement dans la durée pour finalement trouver la meilleure intégration possible dans la communauté. Ce qui permet d’envisager, dans le cas de personnes divorcées engagées dans une nouvelle union, un cheminement possible vers les sacrements et donc une meilleure intégration dans la communauté ecclésiale – Corps du Christ.
Certaines sensibilités et mouvements qui accompagnent ces personnes avec beaucoup de patience et de prudence ne s’opposent pas au grand désir de certaines de ces personnes de communier à nouveau, mais ceci n’est considéré que comme une étape, le discernement n’étant pas terminé, une autre étape de croissance est proposée pour atteindre l’idéal comme le suggère le N° 303 de l’exhortation interprété selon la loi de gradualité de Jean-Paul II. Mais de quel idéal parle-t-on ?
Amoris laetitia 303
« À partir de la reconnaissance du poids des conditionnements concrets, nous pouvons ajouter que la conscience des personnes doit être mieux prise en compte par la praxis de l’Église dans certaines situations qui ne réalisent pas objectivement notre conception du mariage. Évidemment, il faut encourager la maturation d’une conscience éclairée, formée et accompagnée par le discernement responsable et sérieux du Pasteur, et proposer une confiance toujours plus grande dans la grâce. Mais cette conscience peut reconnaître non seulement qu’une situation ne répond pas objectivement aux exigences générales de l’Évangile. De même, elle peut reconnaître sincèrement et honnêtement que c’est, pour le moment, la réponse généreuse qu’on peut donner à Dieu, et découvrir avec une certaine assurance morale que cette réponse est le don de soi que Dieu lui-même demande au milieu de la complexité concrète des limitations, même si elle n’atteint pas encore pleinement l’idéal objectif. De toute manière, souvenons-nous que ce discernement est dynamique et doit demeurer toujours ouvert à de nouvelles étapes de croissance et à de nouvelles décisions qui permettront de réaliser l’idéal plus pleinement. »
La question posée dans le cas de personnes divorcées engagées dans une nouvelle union qui auraient effectué un discernement pour un retour aux sacrements et qui auraient repris une pratique sacramentelle et de comment « demeurer toujours ouvert à de nouvelles étapes de croissance et à de nouvelles décisions qui permettront de réaliser l’idéal plus pleinement » ?
C’est-à-dire quel est l’idéal à réaliser toujours plus pleinement à partir de la situation présente ?
Proposer à ces couples qui ont repris la pratique eucharistique, de ne plus communier sacramentellement comme étant un idéal supérieur, c’est bien considérer que l’application de la discipline antérieure à Amoris Laetitia introduite par Jean-Paul II est toujours la praxis aux vues de la situation objective de ces personnes, situation qui demeure celle de « couples en seconde union ».
D’où la question initiale : A quel idéal de vie spirituelle, une personne divorcée, engagée dans une nouvelle union est-elle appelée, et quelles étapes de croissance peut-elle envisager ? Comme pour tout baptisé, le premier commandement est celui de la charité qui est la part visible de son amour pour Dieu. Puis en tant que couple, chaque membre doit s’efforcer de vivre de plus en plus tourné vers l’autre pour construire l’unité de la relation dans la durée. Pourquoi en serait-il différemment pour un couple en seconde union ? L’Eglise ne souhaite-elle pas que ce couple vive et progresse en amour ? Sa situation spécifique de couple en seconde union, avec peut-être une famille recomposée apportera des difficultés particulières qui nécessiteront de nouveaux discernements pour poursuivre harmonieusement la croissance du couple et de la famille, sans négliger de prendre en compte ce qui provient des anciennes relations. N’est-ce pas là qu’est son chemin « de sainteté » ?
L’idéal de vie chrétienne pour un couple DVR n’est pas de vivre sans eucharistie, en contradiction avec l’Evangile de Jean (Jn 6, 53-54 « si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et ne buvez son sang, vous n’avez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ») mais de progresser vers l’unité de sa nouvelle union… (cf. Gaudium et Spes 48)
Cependant dans ce texte, il y a d’autres éléments à « piocher »… quelques remarques
[…] pas objectivement notre conception du mariage
« Notre » conception du mariage, permet de supposer qu’il existe d’autres conceptions du mariage qui serait différentes mais honorables…par exemple, des couples qui s’engagent, mais sans mariage religieux.
[…] responsable et sérieux du Pasteur
Les pasteurs eux aussi doivent exercer un discernement …un accueil responsable et une prise en compte « sérieuse » des personnes.
[…] proposer une confiance toujours plus grande dans la grâce.
Me semble être une invitation aux accompagnateurs, de laisser de la place à l’Esprit Saint et à la grâce et à ne pas vouloir toujours tout évaluer, tout contrôler et évidemment discerner « pour les autres »
[…] reconnaître sincèrement et honnêtement que c’est, pour le moment, la réponse généreuse qu’on peut donner à Dieu, et découvrir avec une certaine assurance morale
Tous ces mots disent le sérieux des intentions, et le souci d’avancer avec prudence…mais sans frilosité, pas à pas et en réévaluant la situation régulièrement. C’est pour cela qu’un accompagnement en équipe peut avoir les meilleures garanties de sincérité, d’honnêteté, d’assurance, de confiance requise pour avancer.
[…] Même si elle n’atteint pas encore pleinement l’idéal objectif.
Question : c’est quoi l’idéal objectif pour une personne divorcée vivant en seconde union ?
[…] toujours ouvert à de nouvelles étapes de croissance et à de nouvelles décisions
Comme pour tout chrétien et toute vie chrétienne, suivre le Christ est une perpétuelle remise en cause, on ne peut pas «se satisfaire » du statu quo en cette matière, il y a donc dans la vie d’une personne divorcée engagée dans une nouvelle union, et ayant repris la pratique sacramentelle, un chemin à poursuivre pour s’efforcer de toujours mieux vivre l’Evangile dans les diverses périodes de sa vie qui nécessiteront peut-être de nouveaux discernements pour de nouvelles décisions.
[…] réaliser l’idéal plus pleinement. Même question : A quel idéal de vie chrétienne en couple une personne « divorcée, engagée dans une nouvelle union » et ayant cheminé vers un retour aux sacrements, est-elle appelée ? Y a-t-il une spécificité de l’idéal de « couple en seconde union « ? Sinon que de s’employer, comme un couple chrétien, à essayer de mettre chaque jour sa vie en lien avec ce qu’il comprend de l’Evangile …et ce peut être bien difficile dans certains cas !
Sauf évidement si « l’idéal » dans son cas objectif de « divorcés-remariés » est de se soumettre à la discipline d’avant Amoris laetitia, en un héroïque « retour à la case départ » c’est-à-dire à vivre sa vie chrétienne sans sacrement !…alors le cheminement demandé serait presque synonyme de maltraitance spirituelle !
CONCLUSION
Pour moi l’idée développée dans ce paragraphe est que le chemin de croissance des personnes « divorcées, engagées dans une nouvelle union » ne s’arrête pas avec le retour aux sacrements, mais, comme pour tout chrétien, doit se poursuivre pour s’efforcer de vivre de plus en plus pleinement de l’Evangile.
Mais la remarque pourrait être faite à tous les chrétiens qui reçoivent un sacrement. Le sacrement n’est pas un but, mais un moyen qui donne des fruits si encore on l’aide à fructifier. C’est la même remarque que le pape François fait aux couples qui se marient à l’Eglise et qui considèrent le mariage comme un but alors que c’est une étape dans la vie. A tel point que si l’union n’est pas perçue comme une dynamique de vie à deux, les risques d’une distanciation, puis d’une séparation sont plus grand.
Pour conforter toutes ces remarques je vous remets des extraits du 305 un des paragraphes majeurs de ce chapitre ainsi que la note 351 qui conduit à la relecture des paragraphes 44 à 47 d’Evangelii Gaudium .
« À cause des conditionnements ou des facteurs atténuants, il est possible que, dans une situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Église.[1] Le discernement doit aider à trouver les chemins possibles de réponse à Dieu et de croissance au milieu des limitations. En croyant que tout est blanc ou noir, nous fermons parfois le chemin de la grâce et de la croissance, et nous décourageons des cheminements de sanctifications qui rendent gloire à Dieu. Rappelons-nous qu’ « un petit pas, au milieu de grandes limites humaines, peut être plus apprécié de Dieu que la vie extérieurement correcte de celui qui passe ses jours sans avoir à affronter d’importantes difficultés ».[2]
[1] Dans certains cas, il peut s’agir aussi de l’aide des sacrements. Voilà pourquoi, « aux prêtres je rappelle que le confessionnal ne doit pas être une salle de torture mais un lieu de la miséricorde du Seigneur » : Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 44 : AAS 105 (2013), p. 1038. Je souligne également que l’Eucharistie « n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles » (Ibid., n. 47 : p. 1039).
[2] Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 44 : AAS 105 (2013), pp. 1038-1039.