Homélie par Dominique Fontaine

Homélie par Dominique Fontaine

Rencontre régionale Mission de France 11 novembre 2019 à Sainte Croix d’Ivry Port

 

Homélie par Dominique Fontaine

 

1ère lecture : Sagesse 1, 1-7 « L’Esprit du Seigneur remplit l’univers : lui qui tient ensemble tous les êtres, il entend toutes les voix »

Evangile : Luc 17, 1-6 « Si vous aviez de la foi gros comme un grain de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : déracine-toi et va te planter dans la mer, et il vous aurait obéi. »

 

Le livre de la Sagesse est le témoin d’une grande aventure de la foi juive dans les siècles précédant notre ère, pour exprimer la foi dans l’univers grec, en particulier à Alexandrie. A la Mission de France, nous sommes sensibles à cela car cela fait partie de notre mission, et même de la lettre de mission que les évêques de France nous ont donnée en 1980 : être un laboratoire pour exprimer la foi chrétienne dans un langage qui soit compréhensible de nos contemporains et qui les rejoigne dans leurs recherches.

 

Une des conséquences de cette ouverture de la pensée juive sur le monde grec a été un élargissement. On le repère dans ce passage d’aujourd’hui. L’Esprit Saint n’est pas seulement l’Esprit qui anime le peuple d’Israël, qui le conduit dans le désert tel une nuée qui indique la route, ici l’Esprit remplit l’univers. En disant cela les penseurs juifs ne s’éloignent pas pour autant de l’Esprit qui planait sur les eaux au début de la Genèse. Et ils ajoutent même : L’Esprit Saint tient ensemble tous les êtres. Bien sûr, il tient ensemble le peuple des croyants, mais pas seulement eux, ni même les humains, il tient ensemble tous les êtres créés, les animaux, les plantes, toute la création. Nous retrouvons bien ici Laudato Si et la préoccupation de penser et d’exprimer la foi d’une façon plus large, comme l’a tenté Teilhard de Chardin, par exemple.

 

Une deuxième conséquence a été que les penseurs juifs ont aidé les penseurs grecs à prendre en compte la situation et la parole des plus pauvres, qui était au cœur du ministère des prophètes : « L’Esprit Saint entend toutes les voix. » Si l’Esprit entend toutes les voix, c’est qu’il entend aussi et surtout les voix de ceux qu’on n’entendait pas parce qu’ils étaient mis sur le bord de la société, ceux qui étaient en dehors de l’histoire : les pauvres, les exclus, la veuve et l’orphelin, tous ceux que le monde grec ne comptait pas parmi les citoyens.

Ce que les penseurs juifs ont écrit dans les livres de Sagesse nous semble donc bien actuel. Ainsi, quand on arrive à dire la foi dans une autre culture, on s’aperçoit que « ça parle ». Et ça nous parle 2000 ans après, on le voit ici avec ce passage du livre de la Sagesse qui rejoint Laudato Si.

 

Cette ouverture dont je viens de parler correspond bien, je trouve, à ce qu’a découvert Madeleine Delbrêl lors de sa conversion à l’âge de 20 ans, au sortir de la première guerre mondiale. Elle a écrit, dans un feuillet retrouvé parmi ses papiers après sa mort en 1964 cette prière à Dieu : « Tu vivais et je n’en savais rien. Tu avais fait mon cœur à ta taille, ma vie pour durer autant que toi. Et parce que tu n’étais pas là, le monde me paraissait petit et bête et le destin de tous les hommes stupide et méchant. Quand j’ai su que tu vivais, je t’ai remercié de m’avoir fait vivre, je t’ai remercié pour la vie du monde entier[1]. » Ce petit texte est, me semble-t-il, une belle manière de comprendre l’affirmation paradoxale de Jésus dans l’Evangile d’aujourd’hui. Pour Madeleine Delbrêl, la foi ce n’est pas croire que Dieu existe, mais que Dieu est vivant, qu’il est le Vivant en qui nous avons la vie. La foi, c’est cette vie, cette énergie vitale, cette force de vie qui peut être toute petite comme une graine de moutarde, mais qui possède en elle la possibilité de devenir un grand arbre aux dimensions du monde. La graine de la foi était refermée sur elle-même (« tu vivais et je n’en savais rien »). Et la découverte de la vie de Dieu, de Dieu vivant, a ouvert son cœur aux dimensions de « la vie du monde entier ». On retrouve là l’affirmation de la Sagesse : « L’Esprit du Seigneur remplit l’univers, il tient ensemble tous les êtres. » La foi c’est alors de remercier pour cette découverte que Dieu a fait notre cœur à sa taille et à celle du monde entier qu’il a créé. Voilà bien une façon de penser la foi dans les enjeux de notre planète vue comme notre maison commune, une maison qui est commune à nous les humains, à tous les êtres et à Dieu.

 

Enfin, la méditation de Madeleine, « Liturgie des sans office », qui nous sert de trame dans notre eucharistie, peut nous aider à comprendre cette parabole de l’arbre qui se déracine pour se planter dans la mer. Dans la Bible, la mer est le symbole de la mort qui nous engloutit. « Seigneur, nous périssons » disent les disciples, ces pécheurs qui ne savaient pas nager. Alors un arbre qui se déracine pour aller se planter dans la mer, c’est peut être notre humanité qui plonge ses racines dans la mort, dans le péché, pour ouvrir ses branches et ses feuilles vers le ciel, vers le soleil qui lui fait produire l’oxygène de la vie.

C’est bien ce que dit Madeleine Delbrêl : Dans le creux des péchés du monde, nous nous enfonçons, pour nous hisser avec ce monde vers le ciel. Nous grimpons au ciel, dans une assomption pesante, engainés dans la boue, liés au Christ, liés à tous, chargés de respirer dans la vie éternelle comme des arbres, pour des racines enfouies … enfouies dans la mer, dans la mort, avec nos frères humains, pour respirer dans la vie de ce Dieu qui a fait notre cœur à sa taille.

 

Et dans son petit texte, Madeleine poursuit : « Quand j’ai su que tu vivais, je t’ai remercié de m’avoir fait vivre, je t’ai remercié pour la vie du monde entier ». C’est ce que nous allons faire dans cette eucharistie, dans l’action de grâce du Christ : remercier le Père de toute vie de nous avoir tout donné en son Fils Jésus, pour que notre peu de foi, pour que notre faible amour s’épanouisse par lui, avec lui et en lui, comme une large rose, pour tous ces gens dont la vie bat autour de nous, tous ces gens vers qui il nous envoie.

[1] Eblouie de Dieu, Nouvelle Cité 2019, p.24

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