La lettre annuelle de Casablanca d’Arnaud de Boissieu

La lettre annuelle de Casablanca d’Arnaud de Boissieu

 

Casablanca, Noël 2019

 

 

 Amies, amis,

 

Je suis sûr que vous avez passé un bon Noël ; je vous souhaite maintenant une belle année 2020 qui s’annonce. Et pour le reste, cette lettre annuelle est difficile à écrire. Elle est très lourde.

 

Pourtant, que de beaux évènements cette année dans notre Eglise du Maroc. Fin mars, elle a reçu un hôte de marque : le pape François, invité par le Roi Mohamed VI. Une courte visite, j’allais écrire une visite au pas de charge ! Une visite à une église périphérique, comme le Pape aime à en faire tant. Nous en sommes très fiers, nous qui sommes si petits ! Le Pape est venu voir les derniers de la classe. Pape François, merci pour votre attention et vos encouragements. Mais je ne suis pas sûr que l’essentiel soit là. L’essentiel ? C’est la rencontre avec le Commandeur des croyants (un des titres du Roi du Maroc) et le dialogue avec une autre religion. Il existe d’autres croyants avec lesquels il est possible de discuter. Il est bon d’entendre le Roi proclamer que le dialogue tourné vers tolérance a fait long feu, et qu’il est urgent de passer au respect et à la connaissance mutuelle. Entendre le Pape nous seriner qu’il est révolu, le temps du prosélytisme et qu’il est venu, le temps de l’humble témoignage, voila qui nous fixe une belle feuille de route. Le Pape est passé ensuite aux travaux pratiques en rendant visite à l’institut de formation des imams (Pensez donc ! Le Pape dans un séminaire d’imams !) créé récemment par le Roi. Et l’un et l’autre, le Roi et le Pape, ont écouté religieusement l’orchestre philharmonique du Maroc unir des voix juive, musulmane et chrétienne en signe de ce vivre ensemble respectueux auquel nous sommes appelés.

Merci François.

Et puis est-ce un papal retour d’ascenseur ? Ou la promotion d’une église des marges ? En septembre, notre évêque, le père Cristobal, nommé évêque il y a à peine plus d’un an, a été créé cardinal par le Pape. Vous imaginez la surprise générale de toute notre église ! Et notre fierté ! Je peux affirmer sans rire : mon patron est dans les petits papiers du Pape ! Un de ses ministres, en quelque sorte. Nous n’en sommes pas grandis, mais confortés : foin de prosélytisme, nous sommes et nous restons des poids-plume de l’église universelle. Nous jouons dans la catégorie des super-légers. Et justement, peut-être à cause de notre légèreté, voici que nous avons l’oreille du Pape ! Une fois encore, merci François ! (Et puis, entre parenthèses, et en toute discrétion bien sûr, si vous avez des idées pour l’élection du prochain Pape, dites-le moi, j’en toucherai un mot  au cardinal Cristobal…).

Je continue à courir les échelles de coupée des navires en escale au port de Casablanca. Un ami prêtre, qui travaille lui aussi dans une périphérie fort lointaine, nous rabâche que Dieu le met au défi : « Va voir là-bas si j’y suis ». c’est exactement ce que je fais, à longueur de journée, en haut de chacune des échelles de coupées que je m’évertue à grimper, jour après jour. Je n’y apporte rien (ou presque rien : quelques recharges internet pour les marins, la  belle affaire). Non, en fait, je passe mes journées à aller voir si par hasard, là-bas, là-haut, Il n’y est pas. Je ne vous le cache pas, il est piètre, le résultat de ma recherche. Je ne Le trouve pas toujours, ou même pas souvent, ou peut-être presque jamais. Il joue à quoi, alors ? Simple ! Il me fait marcher ! Ou plutôt grimper ! « Allez, va, monte, grimpe, cherche, essaie, et surtout ne crois pas dégotter le Graal ! » À vrai dire, depuis le temps, je crois bien deviner où Il est : c’est simple, Il est toujours ailleurs, toujours devant, toujours plus loin, toujours plus haut. Des milliers de fois, je me suis remis à l’ouvrage, je me suis remis en quête, une quête jamais achevée, vous le savez bien. Je suis pèlerin des échelles. Alors, ce qui me fait marcher, ce qui me fait grimper ? Pas grand chose : de petites satisfactions. Plus exactement, deux petites satisfactions (pas si petites, en fait !) : d’abord, première satisfaction, le sourire éternel des marins, et le « welcome again » souriant qui précède toujours les descentes des échelles de coupée, et qui donne l’envie d’y remonter encore. Celui qui m’envoie balader avec son « Va vois là-bas si j’y suis », Il se cache peut-être seulement ici, dans le sourire éternel des marins.

La seconde satisfaction, c’est le « récépissé », si je puis dire, de deux armateurs. C’était à Taiwan, lors du congrès mondial des 23 églises qui travaillent à l’accueil des marins dans plus de 400 ports du monde. Un armateur allemand et un armateur hollandais sont venus non pas pour nous dire merci, nous encourager à continuer notre sympathique travail en marge de leurs affaires, mais nous dire : « Nous avons besoin de vous. Nous faisons du business maritime, et notre business ne peut pas être efficace sans de bons marins. Et vous êtes un rouage essentiel pour que les marins soient efficaces, et notre business aussi, en conséquence ». Il est bon d’entendre de leurs bouches, non pas que nous sommes de bons auxiliaires, merci, mais que notre business à nous, pour spirituel qu’il soit, a des répercussions concrètes dans leurs affaires à eux. Un travail au cœur, pas aux marges.

 

Et puis je vous ai dit en commençant cette lettre qu’elle serait lourde et difficile. Quels mots trouver pour dire cette immense lourdeur qu’il serait si simple de cacher sous le tapis comme une poussière ordinaire ; de la traiter en simple incident de parcours ? Mais non ; ce poids est trop lourd. Il me pèse trop, et il ne serait pas honnête de ma part de le passer sous silence. Je ne peux pas me taire. Nous savons la crise que traverse l’église universelle, les abus en tous genres dont trop de clercs se sont partout rendus coupables.

Notre église a elle aussi été touchée. En septembre dernier, notre évêque a dû suspendre un prêtre de la paroisse, je vous épargne les détails. Non, ces affaires ne concernent pas que les autres. Nous avons été blessés au cœur. J’ai été moi-même ravagé par cette histoire. j’emploie le passé composé, et c’est un acte de foi que de supposer que ce qui fut un si lourd présent serait maintenant passé. J’aimerais tant dire « passons », mais je sais bien qu’un tel passé ne passe pas. Quant au futur, un procès canonique aura lieu un jour, à Rome. Mais de telles blessures ne guérissent pas. Alors, quand bien même cela est lointain et abstrait pour vous, ma seule demande, c’est que vous ayez une pensée, et si possible une prière, pour toutes celles et ceux qui ont eu à se plaindre à l’évêque et qui gardent ces indélébiles souffrances, et aussi pour toutes celles et ceux qui n’ont pas encore pu trouver les mots pour exprimer leur souffrance ; et pour celles et ceux qui ne trouveront peut-être jamais les mots.

 

Heureusement pour moi, certaines blessures ou vieilleries sont, elles, complètement réparables : depuis janvier dernier, je suis équipé d’une seconde prothèse de hanche et je cours maintenant comme un lapin : gloire à la médecine qui sait redonner une seconde jeunesse aux vieilles mécaniques rouillées !

Recevez et gardez toute mon amitié.

Arnaud de Boissieu

Prêtre de la Mission de France

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    1 commentaire

    • Un grand merci, Arnaud. Ta lettre annuelle, nous l’apprécions, la diffusons et la conservons.
      J’aime beaucoup le là bas si j’y suis.
      Bonne année et bon courage
      Pierre et Odile

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