La lettre annuelle de Casablanca d’Arnaud de Boissieu

La lettre annuelle de Casablanca d’Arnaud de Boissieu

                                                                                                                                                                           Noel 2018

 

 Amies, amis ;

 

Voici une nouvelle maritime que je souhaite grande : il est fini, le temps des marins abandonnés. Vous avez certainement entendu parler de ces histoires. Les journaux ont relayé ces informations de marins abandonnés par des armateurs ruinés ou peu scrupuleux (souvent les deux à la fois), sans salaire, sans nourriture, loin de chez eux, à la merci, alors, de charitables organisations – les foyers des marins – qui prenaient soin d’eux pendant des mois. Donc ce temps est révolu. Un compte de fées ? Que nenni ! Le travail acharné de fonctionnaires, de techniciens, de marins et de leurs représentants, qui ont réussi à faire adopter au sein de l’Organisation Internationale du Travail une convention collective (la MLC 2006 pour les initiés) qui s’applique à tous les marins de la marine marchande dans le monde depuis Août 2013. Un amendement à cette convention stipule que les armateurs doivent être munis d’une assurance en cas de déficience, c’est-à-dire d’abandon, de leur part.

Mars 2018 : un porte-containers battant pavillon du Barhein avec seize marins ukrainiens est saisi au port de Casablanca. Quelques vagues promesses de l’armateur ne laissent guère planer de doute : le bateau n’est pas prêt de repartir. Le capitaine patiente. Les marins s’impatientent. Ils appellent l’ITF, le syndicat international des transports, qui constate la situation d’abandon et la présence de la fameuse assurance. La close d’abandon est reconnue. L’assureur paie la nourriture des marins pendant les deux mois où le bateau est bloqué à Casablanca, puis leur verse quatre mois de salaires impayés, et enfin envoie les billets d’avion pour repartir en Ukraine. Hamdullilah !

Et moi, pendant ces deux mois ? Moi, je n’ai rien fait. Enfin presque rien. Juste des visites courtoises et quotidiennes. Et juste quelques petits services rendus aux marins : par exemple, les Ukrainiens n’ayant pas l’autorisation de sortir en ville au port de Casablanca, je quittais souvent le navire avec plusieurs cartes bancaires ukrainiennes, (en essayant de ne pas mélanger tous les codes des cartes !) pour retirer les sommes qui leur permettaient d’acheter des recharges internet. Les marins ont vécu des jours difficiles, obligés de siphonner des restes de gazoil dans les réservoirs du canot de sauvetage pour pouvoir préparer la soupe, le bateau ayant passé plusieurs jours en black-out total, à court de diesel. Mais enfin, ils ont pu repartir chez eux avec leur salaire. La tête haute, en quelque sorte, malgré deux mois éprouvants à Casablanca.

Voulez-vous sentir tout le confort de mon travail permis par cette nouvelle convention ? Souvenez-vous, lors de l’abandon d’un précédent navire turc, il y a deux ans, j’ai payé pendant plusieurs mois le pain que les marins allaient chercher à la petite boutique du port, pendant qu’ils mendiaient leur nourriture de bateau en bateau, puis j’ai dû trouver de quoi acheter quatorze billets d’avion pour la Turquie, et les marins, eux, ont perdu plusieurs mois de salaire, sans aucune chance de récupérer quelque chose sur la vente du navire, leur rafiot ayant trop peu de valeur marchande.

Donc, fini les marins abandonnés. Bien sûr, des bateaux abandonnés, eux, existeront probablement encore. Mais une voie de sortie existe pour les marins, et elle fonctionne. Le droit des marins a progressé de significative manière, grâce à l’opiniâtreté de fonctionnaires d’un « machin » de l’ONU qui sait quelquefois montrer une belle et juste efficacité.

Vous l’avez compris, je passe toujours l’essentiel de mes journées au port de Casablanca, de quai en quai, de navire en navire. Des navires par milliers ; et plus encore de visites. Ce qui me soutient, ce qui me fait lever chaque matin, quand la lassitude me guette ? Le sourire des marins que je vais rencontrer. Les « Hello father » reçus quand je suis encore sur le quai. Les petits messages sur Facebook (au fait, le nombre de mes amis sur Facebook se porte bien : 614 à l’heure où j’écris cette lettre). Les marins qui me reconnaissent d’une précédente escale à Casablanca il y a un, deux, trois ans… Les « Thank you father, welcome again » reçus à chaque visite…

Et l’Eglise au Maroc ? Voici une autre nouvelle, une grande nouvelle pour notre petite Eglise : le Pape François va nous rendre visite en mars prochain. Nous en sommes fiers ; fiers d’être jugés assez périphériques pour mériter une visite papale. Nous ne connaissons pas encore les détails exacts de la visite. Mais nous prenons cette annonce comme une belle reconnaissance de la vitalité de notre Eglise, une Eglise périphérique certes mais toujours aussi dynamique, aussi remplie, avec de grands changements cependant : depuis le mois de mars dernier, nous avons un nouvel évêque, le père Cristobal, prêtre espagnol de Don Bosco qui a pris la succession du père Vincent, parti en retraite ; et ensuite un changement de curé à Notre Dame de Lourdes, le père Daniel étant parti à Rabat, remplacé à Casablanca par le père Germain.

Le Maroc va-t-il bien ? La réponse n’est pas simple. Un ami marocain et fort compétent nous a dressé un tableau contrasté de la situation : les indicateurs économiques du Maroc sont bons ; de la richesse est produite avec constance ; le pays est stable, même si la politique y est bien compliquée et bien difficile à suivre ; et pourtant de nombreux Marocains affichent mécontentement et désenchantement, sur les réseaux sociaux par exemple ; nombreux sont ceux qui rêvent toujours d’Europe et qui tentent la traversée au péril de leur vie. « Objectivement la pauvreté a reculé, mais subjectivement elle a augmenté », nous explique-t-il.  Je ne suis pas assez en prise avec le pays pour donner ma part d’analyse, mais j’entends ce message avec inquiétude et espoir, car beaucoup est fait quand même dans ce pays dynamique.

Je vais passer plus de deux mois en France, à partir de janvier, pour remplacer ma seconde hanche bouffée par l’arthrose ; en termes marins, deux mois de cale sèche, qui me permettront ensuite de marcher sans difficulté, je l’espère, et de continuer à monter avec allégresse les échelles de coupée.

Je vous quitte : je dois envoyer quelques recharges internet à des amis-marins-Facebook en escale.

Je vous souhaite une douce année qui vient, dans la joie de vous revoir.

Arnaud de Boissieu, prêtre de la Mission de France                                                                                

 

 

 

 

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    2 commentaires

    • Marguerite Egret-Charlier 4 janvier 2019 à 18 h 07 min

      Joie de te lire, Arnaud ! Une belle hanche neuve pour 2019 et le tonus pour retrouver bateaux et marins à Casa !
      Je t’embrasse très fraternellement

    • passionnant
      grand merci
      tous mes voeux de bonne santé après tes « travaux »
      denis

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