LAC 324 : Le travail, terrain de mission ?

LAC 324 : Le travail, terrain de mission ?

 

L’enjeu missionnaire du travail au séminaire de la Mission de France

Dans le langage des séminaires latins, une Ratio désigne le texte normatif qui fixe le cadre de la formation des séminaristes.
En 2016, le pape François a publié une nouvelle Ratio fondamentale, à charge pour les conférences épiscopales de chaque pays de s’en inspirer pour publier une Ratio nationale qui tienne compte des particularités propres au contexte local. Les évêques français se sont donc
mis d’accord sur un tel texte en 2021. Intitulé Former des prêtres pasteurs et missionnaires, il fait loi pour tous les séminaires diocésains de France.

Or ce texte comporte un paragraphe spécifiquement consacré au séminaire de la Mission de France : « Le Séminaire de la Prélature de la Mission de France […] accueille des candidats qui se préparent à vivre, en France, le ministère des prêtres comme missionnaires dans les milieux les plus étrangers à la foi chrétienne, notamment par l’exercice d’une activité professionnelle. »

Ce paragraphe signale la reconnaissance du caractère spécifique de notre séminaire en soulignant la visée missionnaire de l’activité professionnelle des prêtres. Et qui dit visée, dit aussi moyens. Pourquoi et comment le séminaire de la Mission de France prépare-t-il des séminaristes à une vie de prêtres missionnaires dans et par leur travail ?

La visée
Après l’expérience interrompue des prêtres-ouvriers (1954), le concile Vatican II a rouvert la possibilité pour les prêtres d’exercer un métier. À partir de la fin du Concile, des prêtres sont ainsi envoyés en mission dans le monde du travail. La question d’une activité professionnelle pour les prêtres est explicitement évoquée dans le décret conciliaire sur le ministère et la vie des prêtres, Presbyterorum ordinis (1965). Le travail n’y est pas évoqué comme un thème à part, mais il trouve sa place dans un chapitre consacré au presbyterium et intitulé « Union fraternelle et coopération entre prêtres ». Il y est question des prêtres (au pluriel) qui, comme collaborateurs des évêques, portent le même ministère (au singulier) selon des modalités d’exercice différentes :

« Certes, les tâches confiées sont diverses ; il s’agit pourtant d’un ministère sacerdotal unique exercé pour les hommes. C’est pour coopérer à la même œuvre que tous les prêtres sont envoyés, ceux qui assurent un ministère paroissial ou supra-paroissial comme ceux qui se consacrent à un travail scientifique de recherche ou d’enseignement, ceux-là mêmes qui travaillent manuellement et partagent la condition ouvrière – là où, avec l’approbation de l’autorité compétente, ce ministère est jugé opportun – comme ceux qui remplissent d’autres tâches apostoliques ou ordonnées à l’apostolat. Finalement tous visent le même but : construire le Corps du Christ ; de notre temps surtout, cette tâche réclame des fonctions multiples et des adaptations nouvelles. »

Si nous mettons en relation ce texte avec celui des évêques de France sur les séminaires en 2021, nous constatons que l’horizon de « construire le Corps du Christ » est coordonné à l’exercice du ministère des prêtres « dans les milieux les plus étrangers à la foi chrétienne ». De cela il ressort que le travail des prêtres n’a pas sa finalité en lui-même, mais qu’il est ordonné à la mission et qu’il est une modalité de l’exercice du ministère presbytéral. Le travail n’est pas un « à-côté » du ministère, comme si on était prêtre seulement dans
des activités pastorales au service des communautés rassemblées. Le travail n’est pas non plus un moyen de garantir l’équilibre personnel des prêtres… ou de subvenir par eux-mêmes à leur existence. L’activité professionnelle est le lieu où se cherchent les voies pour vivre la dimension missionnaire du ministère, à la suite des apôtres. La figure de saint Paul a joué un rôle important comme support à cette manière d’envisager l’exercice du ministère.

Cela est articulé avec une manière de comprendre et de vivre la mission. La mission des prêtres de la Mission de France qui ont un métier n’est pas l’occasion d’un prosélytisme intempestif. Elle se vit tout à la fois comme écoute, présence, dialogue, conversation, dans la patience et la confiance de ce que produira la rencontre, s’inscrivant ainsi dans la dynamique mystique et théologique dessinée par le Concile5. Il s’agit de participer à la vie du monde, comme travailleur et comme prêtre, là où l’Église rassemblée n’existe pas et où pourtant l’Esprit travaille.

Ceci posé, comment le séminaire de la Mission de France permet-il de discerner et de préparer à cette vie de prêtre ?

Les moyens
Le séminaire a le même fondement que tous les autres séminaires : accompagner le discernement d’hommes qui envisagent d’engager leur vie comme prêtres et leur donner une formation qui les y prépare. Dans les Ratio, cette formation est qualifiée d’« intégrale », reposant sur quatre piliers. Ce ne sont pas quatre formations juxtaposées, mais une seule formation déclinée dans quatre dimensions : humaine, spirituelle, intellectuelle et pastorale. Le dispositif comprend les éléments communs à tous les séminaires : vie communautaire, célébrations, initiation à la prière personnelle et à la prière de l’Église, formation philosophique et théologique, retraites, formation à la vie affective et à la
connaissance de soi, accompagnement spirituel, insertions, stages, etc. Mais ce dispositif traditionnel intègre aussi des éléments spécifiques pour discerner si la vie de prêtre de la Mission de France est un chemin possible et pour y préparer.

Tout d’abord, un séminariste de la Mission de France reste dans son lieu de vie et de travail pendant les deux premières années du séminaire. Il participe aux activités de formation en rejoignant le groupe pour des week-ends, des sessions, des retraites, en participant à une équipe de partage de vie et en ayant un accompagnateur spirituel. Le lieu de son travail n’est pas un décor ou une activité parallèle, c’est le lieu même de son discernement. C’est en situation professionnelle, en relation quotidienne avec des collègues et des supérieurs hiérarchiques, des patients, des élèves, des clients, des résidents, des usagers, que les séminaristes nourrissent leur relation au Christ, leur sens de la mission et leur discernement quant au projet de peut-être devenir prêtre un jour. Dans l’accompagnement spirituel comme en équipe de partage de vie avec leurs pairs, ils relisent comment ce qu’ils vivent au travail interroge, confirme, renouvelle leur manière de répondre à la question qu’ils se sont posée de rejoindre la Mission de France et d’y vivre le ministère des prêtres.

Dès le début du séminaire, ils sont donc initiés à la vie d’équipe qui est la situation habituelle des membres de la Mission de France. La mission est une aventure communautaire, et pas une affaire de francs-tireurs. C’est en équipe que l’on se met ensemble à l’écoute de
la Parole et de l’Esprit, que l’on relit et authentifie ce que chacun vit dans la mission, que l’on s’interpelle mutuellement, que l’on élabore ensemble, au bénéfice de l’expression de la foi de l’Église dans les mots d’aujourd’hui, un discours sur le sens de ce qui est vécu sur le terrain de la mission. La vie d’équipe au séminaire prépare ainsi à l’envoi en équipe de mission. De plus, les séminaristes sont rattachés à une équipe de la Mission de France pour découvrir concrètement ce que vivent ensemble prêtres, diacres et laïcs de la Prélature.

Au bout de deux ans, si les séminaristes souhaitent avancer, ils quittent leur travail pour commencer l’étape des études à temps plein, de la vie communautaire et des insertions à Ivry-sur-Seine. Quitter son travail peut être un , surtout quand on l’aime et qu’on y vit de belles choses. C’est un moment décisif où chaque séminariste éprouve sa liberté et fait le point sur son désir et ses priorités. C’est à ce moment que se vérifie, pour chacun, sa conscience que l’Église ne va pas ordonner prêtre un maçon, un enseignant, un ingénieur, un ouvrier (ce qui l’enfermerait dans une logique de consécration d’existence) mais qu’elle ordonne un homme qui s’est rendu disponible et qui pourra être envoyé en mission dans tel ou tel secteur d’activité.

Pour autant, pendant cette période d’études, les séminaristes sont invités à cultiver des relations avec des personnes loin de l’Église… comme quand ils étaient au travail. Vivant à Ivry-sur-Seine, ils ont à habiter ce territoire en participant à des activités pastorales mais aussi à la vie associative de la ville (aide alimentaire, soutien scolaire, alphabétisation, accueil des sans- papiers, activités sportives ou culturelles…). Ils deviennent ainsi des habitants de la ville en nouant des relations avec tous, chrétiens ou non. Par ailleurs, pendant un mois d’été, ils vont travailler dans un secteur d’activité qui n’était pas forcément le leur avant le séminaire (animation en Ehpad, maraîchage, vente, livraison de repas, hôtellerie, usine de recyclage…). Ils ont ainsi bien des occasions de découvrir la fécondité missionnaire de la rencontre du compagnonnage avec tout un chacun.

Dans la diversité des vocations et des parcours de formation, le charisme propre de la Mission de France continue d’interroger des jeunes chrétiens en quête de sens et d’engagement. Le séminaire est au service de leur discernement et de la maturation de leur projet.

Xavier Debilly
Responsable du Séminaire de la Mission de France

 

 

Un boulot qui n’a pas de sens

Ce soir là, l’inventaire prévu n’était pas très loin, un hypermarché de Noisy-le-Grand. Il ferme à 21 h 30, on démarre alors que les derniers clients sont aux caisses. On devrait terminer entre 1 heure et 2 heures du matin. Je suis envoyé dans le rayon surgelés avec environ dix autres « auditeurs » que je ne connais pas. Lorsque l’inventaire commence, on ne nous fournit pas de gants pour manipuler les produits qu’il faut pourtant prendre en main pour les flasher et les compter. Je demande donc des gants et après vérification, il n’y en a pas. Ce sont des équipements obligatoires et je signale donc à haute voix que je n’effectuerai pas ce travail : j’ai déjà expérimenté le contrôle de surgelés sans gants et j’ai eu des engelures. On me change de rayon, et mes collègues continuent sans rien dire. Ce soir-là je décide d’arrêter ce boulot et ce sera mon dernier inventaire.

La chasse à la lenteur
J’ai travaillé deux ans et demi dans cette boîte d’inventaires. J’en faisais seulement un ou deux par semaine dans toutes sortes de magasins (grande distribution, bricolage, magasins de vêtements ou de maquillage, pharmacie et même Apple Store), du centre de Paris jusqu’aux confins de l’Île-de-France.

Tous les mois j’indiquais mes disponibilités et le bureau constituait des équipes pour travailler avant l’ouverture vers 5 heures du matin, ou après la fermeture des magasins, c’est-à-dire avec un démarrage entre 19 et 22 heures. Nos contrats, pour la soirée ou la semaine, indiquaient trois heures de travail minimum. En général au bout de trois heures nous avions fait 80 % du travail. Alors les chefs d’équipe arrêtaient les plus lents. Car en effet, chaque auditeur reçoit des objectifs personnels, fixés par l’algorithme qui gère les employés, selon le type de produits qu’il inventorie et son niveau déjà atteint. Il est surveillé par son chef d’équipe qui vérifie s’il ne commet pas d’erreur et s’il va assez vite. Concrètement, chaque personne est équipée d’un petit appareil à fixer sur le doigt, qui sert à flasher les codes-barres des produits. Les textiles ou les produits à forte valeur doivent être flashés un par un. Pour les autres produits il faut compter… ou pas vraiment : l’œil dénombre facilement, sans compter, les groupes d’objets de deux à quatre, alors à l’aide d’un boîtier suspendu à la ceinture et qu’il faut manipuler sans regarder, il s’agit de taper rapidement les quantités perçues pour les additionner (2 + 2 + 2 + 3 / 2 + 3 + 3 / …).
C’est là qu’on revient à l’objectif : le nombre de produits comptés à l’heure, 1 300 en moyenne dans un supermarché, 800 dans un magasin de vêtements, 1 800 dans un rayon de vaisselle, etc. Régulièrement, le chef d’équipe vient vérifier la rapidité de chaque auditeur, comme il vérifie la précision en contrôlant des produits au hasard. Trois erreurs et la personne est arrêtée, et au bout de trois heures de travail, on arrête aussi les plus lents. L’inventaire peut être très loin dans la banlieue, sans transport : il faut alors attendre qu’il se termine, sans être payé, pour pouvoir rentrer à Paris avec un véhicule de l’entreprise (et ensuite prendre un bus de nuit pour rentrer chez soi). On peut aussi faire changer d’équipe à un employé pour renforcer une équipe en retard, avec des remarques dignes de la traite d’êtres humains : « Lui, il est à 1 250 d’APH (audits par heure), tu prends ou pas ? »

Le lendemain, chaque employé reçoit un mail avec ses performances, son classement dans l’équipe, et ceux qui font de grosses performances peuvent devenir « top gun » : on leur réserve ensuite les meilleurs rayons, ils portent un gilet noir plutôt que rouge comme les autres, et gagnent deux euros de plus par heure.

J’ai identifié trois types de collègues : des étudiants dont certains travaillent tous les soirs et ne parviennent pas ensuite à suivre leurs cours correctement, des travailleurs précaires qui cumulent deux ou trois jobs : inventaires et ménages, ou travail sur des marchés, ou travail-passion non rémunérateur. Enfin des employés de l’agence en CDI pour vingt-cinq à trente heures par semaine. Comme chacun travaillait dans son coin, et que je n’y travaillais pas tous les jours, je n’ai pas vraiment pu créer de lien avec eux. En revanche, j’ai pris l’habitude de prendre ma voiture et de proposer un retour sur Paris, occasion de discussions et de rencontres éphémères.

Le travail comme modalité de la rencontre
On m’a souvent posé la question : pourquoi faire un boulot qui n’a pas de sens ? un boulot qui ne permet pas le bien-être ou le développement personnel ? Une jeune de la Com’ à mon retour d’un inventaire d’un grand magasin de vêtements sur les Champs-Élysées qui s’est mal passé et où j’ai bossé onze heures d’affilée, m’a demandé : « Tu aimes te faire du mal ? » Ou un autre me donnant un conseil : « Change de boîte et trouve une entreprise plus respectueuse. » J’ai commencé ce boulot parce qu’il était compatible avec mon emploi du temps au Pôle jeunes. J’y suis resté et j’ai tenté d’y durer à cause des conditions qui y sont vécues par les collègues, pour vivre cette réalité
avec ceux qui subissent la précarité.

J’ai eu précédemment d’autres emplois à forte pénibilité dans lesquels je suis resté plus longtemps, parce que ce qui faisait sens, c’étaient les rencontres vécues, les relations nouées, les amitiés. J’ai quitté ce job d’inventoriste parce que, comme je l’ai dit, je n’y créais presque pas de lien et j’ai fini par ne plus trouver de sens et donc ne plus accepter de subir ces conditions. Et ma priorité à ce moment-là de ma mission était avant tout tournée vers les jeunes, elle ne passait pas par le travail.

Ce qui compte pour moi ce n’est pas d’abord d’être au travail, c’est avant tout la rencontre, la sortie pour rejoindre ceux qui ne nous ressemblent pas et si possible faire se croiser des mondes qui ne se rencontrent pas en y mettant les pieds. Je situe là le travail plus comme
moyen ou comme modalité que comme condition nécessaire à la mission. Je cherche avant tout des lieux qui permettent de vivre une expérience commune : la rencontre dans la durée, le compagnonnage, la charge portée ensemble. Lieux qui peuvent devenir ceux où un Autre se révèle, se dévoile.

Je travaille désormais à Lyon comme AESH (accompagnant d’élèves en situation de handicap) dans une école primaire. Travail peu valorisé mais qui prend en densité, tant dans ce que j’ai à faire que dans ma prière. Les enfants que j’accompagne (des petits de CP et CE1, de six à huit ans) vivent tous des situations complexes dont certaines sont à l’origine de leur trouble. J’ai la chance de travailler dans une équipe plutôt reconnaissante du travail des AESH, ce qui n’est pas le cas partout. Là, face à d’autres pauvretés ou précarités, celles aussi de mes collègues AESH, j’essaie d’aider des enfants à donner du sens à leur présence à l’école et aux apprentissages. Même si ce n’est pas sans question sur l’école inclusive (qui mériterait au moins un autre article), pour moi aussi cela fait sens

Bruno Régis
prêtre de la Mission de France

 

L’entreprise Northvolt

Il y a un an et demi, Emilie et moi avons déménagé au Nord de la Suède et rejoint la GigaFactory de Northvolt récemment construite. Une GigaFactory, c’est une usine assez grande pour produire plusieurs Gigawatts de batteries par an. Notre but premier est de faire vivre à nos enfants une immersion dans cette composante de leur culture peu présente dans leur quotidien jusqu’alors : la maman d’Emilie est Suédoise. La perspective d’une continuité de notre carrière dans nos métiers respectifs mais au sein d’une entreprise radicalement différente fait aussi partie des défis qui nous attirent. On passe de petites usines d’un grand groupe international qui vient de fêter ses cent ans à l’immense site industriel d’une start-up qui n’avait encore rien produit 6 mois auparavant.

En résumé, Northvolt est une start-up qui s’est fixée comme objectif de produire la cellule pour batterie automobile avec la plus faible empreinte carbone possible. C’est la start-up qui a levé le plus de fonds en Europe avec 4 Md$ en 7 ans d’existence. A titre de comparaison, c’est autant que Netflix en 26 ans d’existence. Là où l’affaire se complique, c’est que pour réaliser cet objectif, l’idée est de s’installer au Nord de la Suède pour bénéficier d’une électricité verte et bon marché. Le revers de la médaille est que la région manque totalement de main d’œuvre qualifiée et de compétences clés à même de réaliser le démarrage et la montée en cadence des lignes de production.

Le remède a alors été de recruter partout dans le monde des managers, ingénieurs, techniciens et opérateurs dans tous les domaines principaux de la fabrication. Nous sommes aujourd’hui un site d’environ 5000 personnes de plus de 100 nationalités différentes. Je me retrouve moi-même à la tête d’une petite équipe composée d’un Pakistanais, d’une Turque, d’une Indienne, d’une Taïwanaise, d’une Macédonienne et d’un Brésilien, que je partage avec un collègue Mexicain. Cela donne lieu à des discussions étonnantes durant les pauses J’ai découvert qu’un des chocs culturels pour mon collègue Pakistanais est le peu de toilettes dans les habitations ; pour mon collègue Mexicain, c’est l’ampleur du rayon tacos et tex-mex dans les supermarchés.

Ainsi l’entreprise Northvolt, et la ville de Skellefteå (prononcer « Chélèftéo » en suédois local) qui l’accueille, se retrouvent avec un défi à la fois technologique et sociologique pour l’un, et économique et social pour l’autre. Les questions du logement, des services, de l’administration suédoise et de la scolarisation des enfants sont parmi les plus récurrentes à l’heure du « fika » (pause-café en Suède). La
ville investit massivement pour soutenir la croissance de la population mais peine un peu à livrer dans les temps face à l’afflux de travailleurs que nous recrutons.

Etre Chrétien dans une GigaFactory

L’entreprise a toujours représenté une forme d’église pour moi. C’est avant tout des hommes et des femmes qui donnent une âme à un projet, un lieu et un service. On entend souvent des managers, au détour d’une négociation salariale, dire : « Nul n’est irremplaçable ». Plus l’organisation est grande et plus cela peut paraître vrai : quelqu’un part, un autre sera recruté, et en attendant ses tâches seront réparties entre d’autres collègues. Cela n’est pas vrai pour autant car chaque compétence et connaissance au sein de l’entreprise est un maillon unique de la chaîne, et quand il vient à manquer cela prend du temps de recréer le lien qui donne la cohérence à l’organisation. Cela traduit en revanche la tension qui se joue au niveau de la gestion d’une entreprise et d’un groupe.

Si chaque personne apporte sa diversité et son savoir-faire à l’équipe, l’entreprise est avant tout le but ultime pour lequel chacun des collaborateurs s’engage, et nul ne peut se placer au-dessus de l’équipe quelle que soit la valeur à laquelle il s’estime. A mon sens, c’est ce que doit incarner cette maxime qui est souvent mal utilisée : « nul n’est irremplaçable », c’est rappeler à chacun ce qui est réellement le
cœur de ce qui nous rassemble.

Chez Northvolt, au sein de cette immense usine qui ne cesse de croître, et avec toutes les différences de cultures qui s’entrechoquent dans tous les services, gérer cet équilibre et tenir cette tension est un véritable exercice de style. A l’image de prêtres de la Mission de France croisés dans mon parcours personnel et professionnel j’essaie toujours de me demander : Comment le vivre « à la Jésus » ? Une
de mes réponses du moment, c’est de contempler deux images de Jésus :

– Jésus sur la Croix qui sacrifice sa vie pour quelque chose qui le dépasse
– Jésus qui demande à laisser les petits enfants venir à lui

Pour moi, c’est me rappeler que le service de l’entreprise et de sa pérennité est premier, mais que l’attention au plus petit doit être un guide au quotidien.

Entre autres, je suis intransigeant sur les dépenses et sur le respect du budget. Quand une demande m’est soumise, je ne la valide jamais sans avoir pris le temps de l’étudier. Cela a créé quelques tensions avec des ingénieurs qui souhaitaient « aller vite » et n’avaient pas vraiment travaillé sur leur solution, challengé leur sous-traitant sur ses coûts ou ses délais et qui espéraient s’en tirer en soumettant leur plan au dernier moment. Je remarque que cela est encore plus vrai dans une grande organisation : on a tendance à se dire que notre dépense ne représente pas grand-chose et on perd la notion du contrôle. Je me suis aussi battu avec les Ressources Humaines pour qu’une collaboratrice qui souhaitait changer de service, et que nous avons aidé pour son bien et celui de l’équipe, ne bénéficie pas d’une augmentation salariale qu’elle demandait au passage pour un poste équivalent : cela aurait été un signe catastrophique donné à tous sur l’intérêt de s’engager sur son poste.

Dans l’autre sens, au milieu de tous les messages Teams que je reçois chaque jour, j’essaie systématiquement de répondre à ceux qui me sont adressés directement par une personne qui a besoin d’une information ou d’un service, quitte pour cela à interrompre une tâche en cours si elle n’est pas urgente. Mes collègues et mon équipe savent qu’ils peuvent venir à n’importe quel moment à mon bureau et que je me rendrai disponible. De même, en ces temps où la flexibilité au travail est devenue un sujet central dans l’entreprise, je cherche à écouter les besoins de mon équipe et à adapter au mieux l’organisation à leurs contraintes. Je suis assez fier d’avoir réussi à aménager un mois de télétravail à
l’étranger pour une collègue indienne qui avait un grave impératif familial.

Cet équilibre subtil n’est pas forcément une évidence au quotidien, et je crois que l’exercice de relecture est primordial. C’est aussi un de ces petits « plus » du chrétien en entreprise avec cette tradition qui aide à s’ajuster. Je prends souvent un moment après une réunion pour essayer de trouver ce que j’ai bien fait ou ce que je devrais améliorer.

Œuvrer à trouver cette justesse un peu plus chaque jour, c’est avant tout là que se situe mon « être chrétien » au sein de ma GigaFactory.

Matthieu Grandjean
Février 2025

mdfadmin

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1 commentaire

  • Baillarguet Jean-Marie 28 février 2025 à 17 h 33 min

    Bonjour,
    J’ai beaucoup aimé ce numéro sur le travail. Notamment l’article de Xavier Debilly « L’enjeu missionnaire du travail au séminaire de la MDF ».
    Est-il possible que je l’aie en numérique pour le passer aux prêtres africains et asiatiques en paroisse qui ne comprennent pas ce ministère.
    Merci,
    Salut fraternel et cordial,
    Jean-Marie B

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