LAC 304 Un monde à bout de souffle

LAC 304 Un monde à bout de souffle

Editorial

Le collapse, vous connaissez ? Ce mot anglais veut dire : effondrement. En 2015, Pablo Servigne et Raphaël Stevens sont les auteurs d’un livre qui a donné le ton : Comment tout peut s’effondrer ; avec comme sous-titre : Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes.

Vous connaissez le contexte. Le dérèglement climatique n’épargne aucun continent ; inondations ici, sécheresse là, incendies dévastateurs ou violents typhons… La biodiversité en pâtit, des plantes disparaissent, des espèces d’oiseaux ou d’animaux sont en grand danger. La cause en est l’activité humaine qui a tiré inconsidérément sur les ressources de la nature, développé une industrie et une agriculture utilisant massivement les énergies fossiles. Nous ne parvenons pas à limiter les rejets de CO2 – qu’on appelle aussi gaz à effet de serre – formant comme une chape au-dessus de nos têtes : nous nous retrouvons ainsi pris dans une étuve. La planète est en danger et les plus pauvres sont en première ligne pour en pâtir : beaucoup n’arrivent plus à vivre dans leur pays et certains deviennent des migrants. En effet, alors que la finance est en pleine forme, les inégalités ne cessent de s’accroître, aussi bien dans les pays riches que dans les pays pauvres : elles provoquent des révoltes pouvant mettre à mal la démocratie.

L’alarme est donnée. Nous ne savons que trop bien ce qu’il faut faire pour limiter l’impact des gaz à effet de serre : réduire la part de carbone dans toutes nos activités (industrie, agriculture, transport). Nous n’en prenons pas le chemin. L’utilisation des énergies renouvelables est très limitée. Nous ne transformons qu’à la marge les processus de fabrication et de production, encore largement dépendants du pétrole. La finance ne s’investit que très peu dans des activités écologiquement durables. Les grandes compagnies pétrolières recherchent toujours de nouveaux gisements, notamment dans les zones de l’Arctique qui perdent leurs glaces.

Un monde à bout de souffle ? Oui. L’article de Jean Jouzel le montre bien : un monde qui doit retrouver vite un nouveau souffle. Non sans un bouleversement fondamental au coût exorbitant (quelques milliers de milliards d’euros), selon les propos de Gaël Giraud, pour réorienter la finance et faire prendre un tournant écologique et durable à notre économie. Est-ce possible ? Oui, sans aucun doute. Est-ce voulu ? On peut en douter, au vu du peu d’empressement à changer les modes opératoires et à investir la finance nécessaire pour changer du tout au tout. Au Havre, je vois vivre l’économie mondialisée dont le transport maritime est un rouage essentiel : les biens que nous consommons viennent massivement de Chine et d’Asie, car c’est la vaste usine du monde ; l’apport de pétrole diminue sensiblement mais reste encore massif ; les voitures, venant de partout, occupent d’immenses terre-pleins. La bonne nouvelle, c’est qu’on voit enfin sortir de terre deux grandes usines de construction d’éoliennes qui seront implantées en mer : les appels d’offre ont été lancés en 2011 ; la production d’électricité commencera au mieux en 2022 !

Il ne faut pas moins d’État. Au contraire, il faut un État qui impose une trajectoire volontariste aux acteurs économiques.

Les manifestations des jeunes pour le climat ont été très suivies, à l’appel de la jeune Greta Thunberg qui interpellait les dirigeants du monde à l’ONU en septembre 2019 : « Des écosystèmes entiers s’effondrent, nous sommes au début d’une extinction de masse et tout ce dont vous pouvez parler, c’est de l’argent et du conte de fée d’une croissance économique éternelle. Comment osez-vous ? » La jeune génération, à la façon de Jean-Baptiste Marijon, a une claire conscience du défi écologique. Elle ne se contente plus d’une transition douce de l’économie, comme nos États s’y engagent ; elle veut une rupture brutale avec un modèle basé sur la croissance. Des groupes entreprennent des actions « coup de poing » dans le but de faire réagir, tels qu’Extinction Rebellion, selon l’article de Nadezha Dobreva ; ou L 214 (groupe de défense animale) pour qui le spécisme – une espèce qui prévaut sur une autre – est un racisme.

Nous sommes bousculés, sommés de nous re-situer. Individuellement, nous sommes prêts à faire des efforts. Qu’en est-il collectivement ? C’est moins sûr tellement les marches à gravir sont hautes pour changer les modes de production, adapter de nouveaux modes de transport, consommer localement, faire reculer les inégalités par- tout… La sauvegarde de notre planète est à ce prix, car il n’y en a pas une autre de rechange.

Faut-il avoir peur ? Des personnes développent une éco-anxiété, selon le psychologue Emmanuel Contamin ; d’autres adoptent un comportement survivaliste. Peut-on envisager lucidement l’avenir ? Oui, résolument. Vous lirez comment ATD-Quart monde, sous la plume de Marie-Aleth Grard, s’efforce de donner espoir à celles et ceux qui sont laissés de côté, en en faisant des partenaires. Ou encore l’article de Sylvie Bukhari-de Pontual, présidente du CCFD- Terre Solidaire, qui montre que des solutions sont possibles. Françoise Leclerc rend compte du film Nouvelle cordée : réalisé à partir de l’expérience « Territoire zéro chômeur », il permet à des personnes laissées à la traîne de reprendre pied dans la société. Notre pape François a donné un écho largement repris, bien au-delà de la sphère catholique, avec Laudato Si’, à une nouvelle approche liant la clameur de la terre à la clameur des pauvres.

Bernard Michollet nous donne des pistes pour nous re-situer dans cette nouvelle donne et aussi pour agir, les pieds sur terre et avec le ciel comme horizon. S’appuyant sur la dernière exhortation apostolique de notre pape, Querida Amazonia, voici son propos : « Cette façon de penser l’homme en communauté et en interdépendance avec son environnement offre une alternative à l’individualisme moderne contemporain, pièce maîtresse du monde marchand conçu comme ensemble d’entités en compétition perpétuelle les unes avec les autres. »

Loin de renforcer le repliement, le retrait, ou de tomber dans la morosité ambiante, toute cette réflexion nous invite à reprendre souffle et à retrouver du souffle, autour de l’humain d’abord, au moment où ce temps de carême nous mène à la lumière de Pâques.

Guy Pasquier

 

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